Hillary Clinton et les selfies: pouce levé? - ROBYN BECK / AFP

« 2016, ya'll », que l'on pourrait traduire par « Mesdames et messieurs… 2016 ». C'est ainsi légendée qu'est apparue[1] dimanche sur Twitter un cliché assez fascinant: on y voit Hillary Clinton, hissée sur une petite estrade, seule, à droite de la photo, alors qu'une foule de jeunes lui tourne le dos… Clinton lève le bras. Pour dire, hé, je suis là, coucou, tournez-vous ? Mais c'est à l'armée d'objectifs braqués sur elle qu'elle s'adresse: si la foule lui tourne le dos, c'est pour mieux se prendre en selfie avec elle. 

Prise par la photographe officielle de la prétendante à la Maison-Blanche, la photo a été tweetée par un membre de l'équipe de campagne dimanche soir, et aussitôt largement reprise, pour atteindre ce lundi matin plus de 15.000 retweets. La majorité des commentaires soulignent la « tristesse » d'un tel moment[2], considéré comme symptomatique d'une société si malade de son narcissime qu'elle ne voit aucun intérêt à vivre l'instant - politique ici - s'il n'y a pas, à la clé, un selfie de soi en compagnie de la personnalité. A poster dès la fin du meeting, ou pendant, pour faire grimper la machine à likes.

« Chères personnes célèbres, ne le prenez pas mal. C'est simplement parce que votre célébrité ne nous suffit plus. Nous devons nous associer à votre célébrité, afin de poster la photo sur Twitter, Facebook et Snapchat. Ainsi, nous accédons nous-même à une petite notoriété.», écrit[3] Chris Matyszczyk, ancien directeur artistique, sur Cnet, tandis qu'une journaliste de The Australian[4]y voit le signe que le «paroxysme du selfie» a été atteint. 

Il suffit de voir le contrechamp 

Pour que le mouvement soit aussi unanime - à une exception près[5] — il y a pourtant toutes les chances pour que Clinton ait provoqué elle-même cette minute selfie. On n'interrompt pas - encore - une candidate en plein discours pour crier « selfie ! », cri de ralliement qui ferait pivoter la foule sur elle-même et provoquerait ce selfie géant auquel la candidate se prêtérait, ravie, avant de reprendre le fil de son discours. A priori, du moins.

Il suffit de voir le contre-champ, et l'ensemble des photos [6]prises ce mercredi 21 septembre à Orlando en Floride, pour se rappeler que cette photo n'est, malgré sa force symbolique… qu'une photo. Immortalisant quelques secondes, donc.

Comme l'écrit [7]Daniel Schneidermann sur Arrêt sur Images, « le moment selfie n'a donc été qu'un moment. Non, le selfie ne " remplace" pas les codes traditionnels de contact entre une foule et l'objet de son amour. Il vient seulement s'y ajouter, à sa petite place. La dictature de Narcisse n'est pas (encore) pour demain ».

Moment de solitude. 

Du pain bénit pour les politiques

« Chères personnes célèbres, ne le prenez pas mal», prévient Chris Matyszczyk sur Cnet. Les politiques devraient s'en remettre en effet : les selfies leur profitent largement, et ce depuis 2012. Pas un meeting, pas une visite sans qu'ils ne s'y plient avec un sourire bright.

Obama, qui n'en est pas moins féru, disait en février dernier, lors d'un discours aux Démocrates, sa lassitude[8] : « Si on avait eu les smartphones la première fois que j'ai fait campagne [en 2008, quand l'iPhone n'avait qu'un an], je ne suis pas sûr que j'aurais été candidat ». «Les gens ont leurs smartphones en main et ne veulent plus me serrer la main », disait-il encore. Si un bilan comptable ferait sans doute état de moins d'embrassades et de moins de bébés bécotés, les politiques y trouvent pourtant largement leur compte.

Saurez-vous retrouver Barack
Saurez-vous retrouver Barack - Carolyn Kaster/AP/SIPA

Le 15 septembre dernier, de passage aux dix ans du Bon Coin à Paris, François Hollande livrait « dix minutes de discours, pour trois quarts d'heure de selfies », racontait[9] Le Point.

Or un jeune qui poste un selfie de vous sur les réseaux sociaux, c'est non seulement de la publicité gratuite, mais une publicité qui n'en a pas l'air. Un selfie a toujours l'air spontané, familier, les visages sont collés, on dégaine son plus beau sourire : comme si rien n'était calculé.

Les réactions rappellent enfin combien le selfie est diabolisé, considéré comme la pathologie de notre époque, et surtout de la jeunesse qui va jusqu'à se prendre en selfie lors d'enterrements[10]. Ce que dénonce[11] notamment le chercheur en histoire visuelle André Gunthert, pour lequel il n'y a ni manque de respect, ni narcissime dans le selfie : « Le selfie, c'est une image qui est faite pour être partagée (...) Ces images, on les adresse à quelqu'un, par l'intermédiaire des messageries privées, sans que le monde extérieur s'en aperçoive : ça n'est pas une manifestation narcissique.» 

Ceci étant dit… Kim Kardashian qui aurait pris, selon sa sœur, pendant son voyage au Mexique, pendant 4 jours, la jolie somme de… 6.000 selfies[12] ? On vous l'accorde, là, il y a comme un problème.

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