la préfecture demande la fermeture des commerces de la «Jungle» de Calais. - M.Libert/20 Minutes

Une question de quelques jours… Les autorités françaises devraient entamer, d'ici le début de semaine prochaine, le démantèlement de la « jungle »[1] de Calais. Validée par la justice le 18 octobre[2], cette « opération de mise à l'abri humanitaire » vise à proposer aux 5.700 à 10.000 réfugiés, selon les estimations*, des solutions d'hébergement dans des Centres d'accueil et d'orientation dispersés aux quatre coins de l'Hexagone.

Le but ? Qu'ils puissent effectuer des demandes d'asile et abandonner leur projet d'exode outre-Manche[3] alors que les conditions de vie dans cet enchevêtrement de tentes et de baraques de tôle deviennent « indignes ». Juste avant que les bulldozers n'entrent en actions, quatre de ces réfugiés ont accepté de témoigner pour 20 Minutes

« ​Prendre des cours de français serait bien. Cela m'aiderait pour draguer les jolies filles »

Tomas, un Erythréen âgé de 20 ans devant la «jungle» de Calais.
Tomas, un Erythréen âgé de 20 ans devant la «jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

« On verra bien demain… » L'aube se pointe à peine le long du port grillagé de Calais (Pas-de-Calais)[4] que Tomas pense déjà au jour d'après. Cet Erythréen de 20 ans sait qu'il ne reste plus beaucoup de nuits avant que la « jungle » ne soit « finished »[5] comme il dit. Et il ne va pas en laisser passer une seule sans tenter de rejoindre l'Angleterre. « J'ai déjà payé mon passeur 300 euros, justifie-t-il. Et puis, je n'ai rien à perdre. Mes deux parents sont morts en Erythrée. Mes deux amis sont morts en Syrie lors du voyage. Ma seule famille, maintenant, c'est moi ! »

Parvenu jusqu'aux dunes de Calais il y a deux mois[6], ce jeune homme au sourire inamovible a très vite compris qu'il avait peu de chances de réussir. Alors il fait contre mauvaise fortune bon cœur… « Si je n'y arrive pas, je resterai un peu en France. C'est bien comme pays même si ce n'est pas aussi bien que l'Angleterre. »

Car ce qu'il vise, c'est le travail. Et pas le premier petit boulot venu. « Je veux être chauffeur à Londres. J'ai vu ça dans un film. Ça me plaît. » D'ailleurs, s'il reste en France, il aimerait bien en profiter pour passer son permis de conduire[7]. Et aussi, prendre des cours de Français. « Je me suis rendu compte que ça m'aiderait bien pour draguer les jolies filles. »

  • Amani, 36 ans, originaire du Darfour, dans la « jungle » depuis 3 mois

​« Le système éducatif français est bon. Maintenant, je veux faire venir mes enfants ici »

Amani, réfugiée du Darfour.
Amani, réfugiée du Darfour. - V. VANTIGHEM

Gloss sur les lèvres, boucles d'oreilles élégantes et joli bonnet bleu vissé sur la tête… Amani n'a pas l'air d'avoir passé la nuit dans la « jungle ». « C'est parce que je sais que je ne vais plus rester ici très longtemps, rigole-t-elle. Alors, je me prépare… » A aller où ? « Je ne sais pas mais je suis contente. »[8]

Originaire du Darfour[9], cette maman de quatre enfants, arrivée à Calais il y a trois mois, a fini par donner ses empreintes aux « gens de l'Ofpra », dont elle ne peut éviter d'écorcher le nom. Office français de protection des réfugiés et apatrides[10]. Autrement dit, la jeune femme vient de demander l'asile en France et devrait être transférée dans un centre d'accueil et d'orientation quelque part en France après le démantèlement de la « jungle »[11].

>> A Calais, le sort des mineurs isolés inquiète les associations[12]

« A Paris, j'étais sous le métro et je n'ai jamais trouvé la ''maison'' où faire les papiers. C'est pour cela que je suis venue ici. C'est plus simple. » Attirée par l'Angleterre lors d'un exil qui lui a coûté 2.500 dollars, cette tatoueuse de métier a fini par découvrir que le système éducatif français était très bon. « C'est le plus important pour moi. Maintenant, je veux faire venir mes quatre enfants ici. »

​« Je tente de passer. Je dors. Je rêve de l'Angleterre. Je me réveille. Je tente de passer… »

Khalid, un Soudanais de 32 ans, devant sa tente dans la «jungle» de Calais.
Khalid, un Soudanais de 32 ans, devant sa tente dans la «jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

Les yeux de Khalid sont fatigués. Ce Soudanais[13] a encore passé la nuit à tenter de rejoindre l'Angleterre. « C'est ma vie, rigole-t-il. Je tente de passer. Je dors. Je rêve de l'Angleterre. Je me réveille. Je tente de passer… » Deux mois que cela dure.

>> Soudan du Sud: Le président refuse de signer l'accord de paix[14]

Persécuté dans son pays en raison de ses activités de journaliste, ce trentenaire à la barbe parsemée de poils déjà blancs ne dérogera pas à son projet d'exode outre-manche. C'est qu'il veut rejoindre son frère à Manchester[15]. « La France est très accueillante. Vous nous donnez de la nourriture et des médicaments. Mais ce n'est pas mon but. »

Lui se voit plutôt journaliste à Londres après un passage « obligé » par l'université. Et ce n'est pas le démantèlement de la « jungle » qui le fera renoncer. « Il fait trop froid ici l'hiver. C'est pour cela que votre gouvernement détruit tout, analyse-t-il. Nous allons devoir bouger. Mais je vais revenir. Dans un jardin ? Sous un arbre ? Je ne sais pas où je dormirai mais cela ne me fait pas peur. Et cela continuera tant que je ne serais pas de l'autre côté[16] », conclut-il en tournant la tête vers la rocade sur laquelle filent les camions.

  • Aman Saïd, 37 ans, arrivé de Kirkouk (Irak) il y a 20 jours

« Ma fille est déjà en Angleterre. Il faut bien qu'on la rejoigne un jour »

Un «restaurant» kurde situé dans la «jungle» de Calais.
Un «restaurant» kurde situé dans la «jungle» de Calais. - M.Libert/20 Minutes

« No photo. No ! NO ! Go away ! » Compatissant, Aman Saïd accepte de nous accompagner à l'écart de l'emplacement squatté par les rares Irakiens (environ 1 %) de la « jungle »[17]. « Il ne faut pas leur en vouloir. Ils craignent que vous ne soyez un policier en civil… » Arrivé de Kirkouk (Irak)[18] il y a vingt jours tout pile, ce papa n'a pas plus confiance en nous. Mais, épuisé, il prend le risque de nous parler parce qu'il veut faire passer un message.

« Un triple message, précise-t-il. D'abord, il faut que l'Angleterre ouvre sa frontière. Ensuite, il faut que la France donne des papiers à tout le monde. Car, si rien n'est fait – et c'est le troisième message – les gens vont revenir ici dans les deux semaines qui suivront le démantèlement… »

>> Le démantèlement de la «jungle» suspendu à une décision de justice[19]

Son petit garçon accroché à ses basques, ce barbier de 37 ans ne sait pas lui-même ce qu'il va faire dans les prochains jours. « Nous sommes fatigués. Il fait froid ici. Mon fils est malade. Il sort à peine de l'hôpital, lâche-t-il. Ce serait plus sûr d'accepter les solutions en France. Mais ma fille est déjà en Angleterre[20]. Il faudra bien qu'on la rejoigne un jour… »

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