La cité de la Côte d'Azur est encore traumatisée par le dernier 14 Juillet, des victimes encore éprouvées. Et un regain de tensions communautaires s'y fait sentir.
Le Monde | • Mis à jour le | Par Cécile Bouanchaud
A Nice[1], dans l'enceinte du jardin[2] Albert-Ier, qui donne sur la promenade des Anglais, un couple d'Espagnols s'applique au bon cadrage de sa photo[3] – devenue un incontournable des touristes –, celle du mausolée spontané en hommage aux victimes[4] de l'attentat du 14 juillet. Sourire[5] pincé aux lèvres, la jeune femme pose devant l'amoncellement de peluches jaunies et de messages à l'encre délavée déposés autour du pavillon de fer forgé. « Les Niçois sont beaucoup venus les premières semaines, maintenant ce sont surtout les touristes », constate Moktar Diallo, agent de sécurité de 26 ans, qui voit habituellement défiler[6] un flux constant d'une cinquantaine de personnes.
En cette veille d'hommage national aux victimes, des pluies diluviennes se sont abattues sur la ville, provoquant un report de la cérémonie au lendemain[7], samedi 15 octobre. Trois mois plus tôt, le ciel azuréen jetait une lumière crue sur les mille sept cents mètres de promenade jonchés de corps recouverts d'un drap blanc. Depuis, Nice a compté ses morts, qua tre-vingt-six,[8] et plus de quatre cents blessés. Depuis, le bleu du ciel s'est assombri, et avec lui, le moral des Niçois.
« Nice reste incontestablement marquée par ce drame. Dans ce lieu incarnant les vacances, les gens n'ont pas imaginé que cela pouvait arriver », résume Catherine Chavepeyre, conseillère municipale déléguée à la prévention de la délinquance et à l'aide[9] aux victimes, qui ajoute qu'à Nice, où vivent trois cent quarante mille habitants, « tout le monde [10] connaissait quelqu'un sur la promenade ce soir-là ».
A voir : Le mémorial aux victimes des attentats de Nice [11]
Une troisième vague de victimes
Victimes directes du camion du terroriste islamiste, témoins du massacre de masse, vacanciers pris dans le mouvement de panique ou touchés à travers des proches… Au total, près de trente mille personnes étaient présentes sur la promenade des Anglais pour assister[12] au feu d'artifice du 14 Juillet. Au cours des dix jours qui suivirent l'attentat, la Maison pour l'accueil des victimes (MAV), composée de psychologues, juristes, policiers municipaux, a vu arriver[13] quinze cents personnes, cherchant soutien ou conseils.
« Maintenant, on assiste à une troisième vague de personnes présentes sur la Prom', mais qui n'osaient pas franchir[14] le pas de demander[15] de l'aide, parce qu'elles n'étaient pas blessées d ans leur chair », rapporte Catherine Chavepeyre, élue sur la liste de Christian Estrosi (LR) en 2014. « Parfois, les images surviennent plus tard », explique Serge Ricaud, psychologue à la MAV. A ces reviviscences s'ajoutent d'autres symptômes liés au choc traumatique, comme les conduites d'évitement, les troubles du sommeil et de l'attention, l'hypervigilance ou l'hyperactivité.
Lire notre reportage au Centre hospitalier Lenval de Nice : « Les enfants doivent retrouver leur insouciance » [16]
Vincent Delhomel-Desmarest, employé dans un bar-restaurant qui donne sur la promenade des Anglais, et secrétaire général de l'association de victimes Promenade des Anges, fondée au début d'août[17], préfère ne plus parler[18] de ses troubles, multiples , qu'on lui a diagnostiqués après qu'il eut assisté à la trajectoire meurtrière du « camion fou ». « J'essaie de vivre[19] au jour le jour, et c'est déjà beaucoup. Il faudra du temps pour se reconstruire », lâche cet ancien du Club Med, la voix éteinte, le visage blême.
La Prom' désertée
Pour certaines familles endeuillées par la mort d'un proche, rester[20] à Nice s'est révélé être[21] un cauchemar. La municipalité a enregistré plusieurs demandes de déménagement, comme celle d'Ahmed Charrihi, qui a perdu sa femme, Fatima[22], première victime de l'attentat. « Mon père ne peut plus rester dans cette maison qui était le symbole de la joie et qui est devenue le témoin de son absence », confie Ali Charrihi, 37 ans, qui a incité son père à faire[23] une demand e pour qu'il déménage près de chez lui.
Au-delà des victimes directes de l'attentat, c'est toute une ville qui reste hagarde. « Nice se relève, mais doucement », constate Catherine Chavepeyre. « Chez certains, il y a une nette amélioration des symptômes phobiques », rassure le psychologue Serge Ricaud.
Toutes les personnes que nous avons interrogées, présentes ou non sur les lieux[24] de l'attentat, confient toutefois leur réticence à passer[25] sur la promenade des Anglais. « J'ai mis deux mois et je continue de l'éviter », confie Valérie David-Gooris, 45 ans, do nt le commerce est pourtant situé à moins de cent mètres de la Prom'. « Leur mausolée me déprime. Il résume le climat[26] de la ville : pesant », commente Marc Lovreglio, directeur de l'école Montessori de Nice.
Ce climat pesant s'accompagne d'un renforcement des moyens de sécurité. La municipalité a adopté, mercredi 12 octobre, une série de mesures pour sécuriser[27] les écoles, déjà surveillées par des agents de sécurité privée, qui s'ajoutent eux-mêmes aux policiers effectuant des rondes. En plus des caméras de surveillance installées dans la centaine d'écoles niçoises, un cabinet d'audit israélien a notamment préconisé de rehausser[28] les portails des établissements.
Libération de la parole
Alors que Nice semble en voie de « bunkerisation », les commerçants déplorent une baisse significative des touristes, moins 20 % dans les hôtels, moins 30 % pour les chauffeurs de taxi. « Je vous[29] préviens, je ne vais pas à l'Ariane. Je pense que le mieux, c'est chacun chez soi », lâche un taxi quand on lui demande de nous conduire[30] dans ce quartier populaire aux confins de Nice. Une remarque qui vient rappeler[31] que derrière son apparente légèreté, Nice est depuis des dizaines d'années le laboratoire de la droite dure et le fief historique du Front national[32].
Hanane Charrihi, 26 ans, se souvient encore de son arrivée à Nice, le 15 juillet. Endeuillées par la mort de sa mère, elle et ses sœurs s'étaient fait insulter en se rendant sur la promenade des Anglais. Depuis, Hanane Charrihi ne souhaite pas revenir à Nice : « C'est de pire en pire. »[33][34]
« Agressivité », « peur », « crispation », « méfiance », sont des mots qui reviennent souvent quand on demande aux Niçois de confession musulmane de décrire[35] ce qu'ils ont vécu ces derniers mois. « Ceux qui faisaient l'amalgame avant pensent que l'attentat leur a donné raison. Ils assument plus ouvertement qu'avant leur discours », déplore Oucine Jamouli, 60 ans, qui tient un restaurant marocain dans la rue de France[36], près du centre[37]-ville.
« C'est encore plus difficile pour les femmes voilées qui essuient en permanence des regards méfiants et réprobateurs », regrette Ali Charrihi, qui sait de quoi il parle avec ses six sœurs, ajoutant que la polémique du burkini[38] n'a pas apaisé le climat déjà explosif.
« Pour nous, c'est la double peine : nous avons peur qu'un nouvel attentat éclate, et on a peur de nous. (…) Depuis l'attentat, l'un des grands changements, c'est que l'on se sent obligé de s'expliquer, de se justifier[39]. »
« Harmoniser les discours »
Comment réagir ? C'est sur ce point que le discours de la communauté musulmane a dû mal à trouver[40] un consensus, partagée entre l'envie de rester discrète, pour ne pas ajouter[41] de la tension aux tension s, et le besoin de s'exprimer, pour remettre[42] les pendules à l'heure.
Boubekeur Bekri, recteur de la mosquée Al-Forqane et vice-président du conseil régional du culte musulman, défend l'avis inverse, estimant que la communauté musulmane a « un rôle à prendre ». « En interne, il y a aussi un besoin d'harmoniser les discours, notamment pour enlever[43] les tares que nous n'avons pas su repérer », dit Bekri Boubekeur, qui ajoute qu'une rencontre entre les imams de Nice a eu lieu à la rentrée et que d'autres doivent suivre[44].
La Ville de Nice a également engagé une discussion avec le vice-président du conseil régional du culte musulman, qui a rejoint la commission Vivre[45] ensemble, composée d'acteurs de la société civile. « Le message doit désormais être porté haut et fort que la communauté musulmane est une victime comme les autres des attentats et qu'elle a toute sa place dans la nation », appuie Vincent Delhomel-Desmarest.
Association sulfureuse
Mais force est de constater[46] que le message a dû mal à passer. En réaction à l'attentat du 14 juillet, une autre association est née au début d'octobre, baptisée Association de soutien aux victimes d'actes du terrorisme (Asvat). Derrière un projet[47] en apparence louable – apporter[48] un soutien juridique aux victimes et pointer les éventuels dysfonctionnements des autorités – se tient un discours identitaire qui ne dit pas son nom.
Le profil de sa présidente, lui, est sans équivoque : Maryline Canovas d'Argelier a participé à la création en 2013 d'un collectif qui s'oppose à la création de lieux de culte musulmans. A Nice, quand le discours identitaire n'est pas pleinement assumé, il prend parfois d'autres chemins, qui s'attaquent à un vivre-ensemble déjà fragile sur cette Riviera.
Lire aussi : Les victimes des attentats vigilantes après l'annonce de François Hollande sur la réforme de l'indemnisation [49]
Lire aussi : « Arrêtons de faire dire aux musulmans ce qu'ils ne pensent pas » [50]
References
- ^ Toute l'actualité Nice (www.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité jardin (www.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité photo (www.lemonde.f r)
- ^ mausolée spontané en hommage aux victimes (abonnes.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe sourire (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe défiler (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ provoquant un report de la cérémonie au lendemain (abonnes.lemonde.fr)
- ^ quatre-vingt-six, (abonnes.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité aide (www.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité le monde (www.lemonde.fr)
- ^ Le mémorial aux victimes des attentats de Nice (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe assister (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe arriver (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe franchir (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe demander (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ « Les enfants doivent retrouver leur insouciance » (www.lemonde.fr)
- ^ fondée au début d'août (abonnes.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe parler (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe vivre (conjugaison.le monde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe rester (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe être (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ qui a perdu sa femme, Fatima (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe faire (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité lieux (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe passer (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité climat (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe sécuriser (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe rehausser (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité vous (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe conduire (conjugaison.l emonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe rappeler (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité Front national (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe insulter (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe revenir (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe décrire (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité France (www.lemonde.fr)
- ^ Toute l'actualité centre (www.lemonde.fr)
- ^ la polémique du burkini (www.google.fr)
- ^ Conjugaison du verbe justifier (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe trouver (conjugaison.lemo nde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe ajouter (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe remettre (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe enlever (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe suivre (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe vivre (conjugaison.lemonde.fr)
^ Conjugaison du verbe constater (conjugaison.lemonde.fr) - ^ Toute l'actualité projet (www.lemonde.fr)
- ^ Conjugaison du verbe apporter (conjugaison.lemonde.fr)
- ^ Les victimes des attentats vigilantes après l'annonce de François Hollande sur la réforme de l'indemnisation (www.lemonde.fr)
- ^ « Arrêtons de faire dire aux musulmans ce qu'ils ne pensent pas » (www.lemonde.fr)
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